Venise !

Venise !

Ecrits et musiques sur Venise au temps du romantisme et au tournant du siècle.

Le traité de Campoformio en 1797, livrant Venise aux Autrichiens, marque la fin de l’ère libertine et des fastes du 18è siècle. Le romantisme découvre une cité des merveilles à l’abandon, exsangue, comme fatiguée de ses propres excès. Mais pour être funèbre, la cité n’en est pas moins attirante.

Au contraire.

La noire et magnétique poésie de Venise fascine peintres, poètes et musiciens : abritant à la fois le présent et le passé dans une éternité figée, elle déroule le souvenir des jours envolés dans une inéluctable fuite temporelle. Wagner, l’hôte amoureux, fixera dans Tristan, composé à Venise, cette illusion d’éternité sublime.

Alliant grandeur et décadence, la ville associe un univers instable à un univers contrôlé dont le contraste est source de sublime : l’élément liquide contre l’élément solide, les ouvertures maritime et céleste contre l’architecture magnifique … Venise est mystérieuse, paradoxale, ambiguë.

Solaire d’abord, dans le souvenir intact de Giorgione et de Titien, étincelante de lumière dans les reflets dorés de la lagune ; Madame de Staël et Stendhal en célébreront la splendeur diurne et positive.

Mais sombre aussi et nocturne, abritant cruauté, meurtres et amours illicites : c’est à Venise que George Sand échappe aux médisances parisiennes en s’y réfugiant avec Musset, lors de leur tumultueuse escapade ; elle y plantera le décor de son chef-d’oeuvre Consuelo. Byron, entre exubérance et frasques orageuses trouvera quant à lui matière à inspiration pour son Dom Juan et le célébrissime Childe Harold.

Jusqu’à Proust, cherchant une fugitive dont le nom masque à peine un amant défunt, jusqu’au héros de Mort à Venise, qui languit pour un garçon trop jeune et trop blond, l’interdit trouve un refuge dans les dédales obscurs et les canaux miroitants.

Et la mort, toujours, rôde dans les ruelles humides.

C’est Balzac le premier qui de Venise révèle la part morbide ; le thème de l’inévitable disparition fera les délices des générations suivantes : la force de la ville – son isolement au milieu des flots– sera demain sa faiblesse et sa mort.

Enchantée, désenchantée.

Thomas Mann, dans la décadence du siècle qui s’achève, fera briller les derniers feux de la cité lacustre. Dans la ville dévastée par le choléra, la pourriture et la décomposition sont transfigurées par le regard porté sur l’adolescent Tadzio par le vieillard Aschenbach. Dans les élans douloureux et enflammés du vieil homme, incarnation double et ambiguë de Mann et de Gustav Mahler, se referme le programme Venise ! , vision crépusculaire et passionnée d’un monde qui s’éteint.