Shakespeare romantique

Shakespeare romantique

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« Shakespeare ! Où est-il ? Où es-tu ? Il me semble que lui seul parmi les êtres intelligents peut me comprendre et doit nous avoir compris tous les deux […] C’est toi qui es notre père, toi qui es aux cieux, s’il y a des cieux […] toi seul es le Dieu bon pour les âmes d’artistes ; reçois-nous sur ton sein, père, embrasse-nous ! »

Hector Berlioz, Mémoires, ch. LIX

Berlioz découvre Shakespeare lorsqu’une troupe de théâtre anglaise vient donner plusieurs représentations à l’Odéon, en 1827. C’est une révélation pour tous les romantiques : Alexandre Dumas compare leur émotion à celle que dut ressentir Adam à son éveil au Paradis. Mais « le succès de Shakespeare à Paris, aidé des efforts enthousiastes de toute la nouvelle école littéraire, que dirigeaient Victor Hugo, Alexandre Dumas, Alfred de Vigny, fut encore surpassé par celui de miss Smithson ». Si Harriet n’est pas pour rien dans le bouleversement ressenti par Berlioz au spectacle d’Hamlet et de Roméo et Juliette, Shakespeare marque profondément le compositeur et aura une influence primordiale durant toute sa vie.

Shakespeare représente pour les romantiques la transgression des règles du théâtre classique : c’est la liberté de forme et de langage, le mélange des genres – sublime et grotesque – et l’expression de la réalité, de la vie telle qu’elle est. Après Rossini et Bellini composant sur des textes « assagis », la génération romantique, de Berlioz à Verdi, prendra Shakespeare comme divinité tutélaire.

« Nous voici parvenus à la sommité poétique des temps modernes. Shakespeare, c’est le Drame ; et le drame, qui fond sous un même souffle le grotesque et le sublime, le terrible et le bouffon, la tragédie et la comédie, le drame est le caractère propre de la troisième époque de poésie, de la littérature actuelle. »

Victor Hugo, William Shakespeare

En 1800, Madame de Staël publie De la littérature considérée dans ses rapports avec l’institution sociale. Dans la première partie de son livre, elle trace un panorama de la littérature depuis les Grecs jusqu’à la Révolution française et s’attarde sur Shakespeare, qu’elle pose comme le premier des modernes : « Depuis les Grecs jusqu’à lui, nous voyons toutes les littératures dériver les unes des autres, en partant de la même source. Shakespeare commence une littérature nouvelle… »

«Tous les grands écrivains ont été romantiques de leur temps» écrivait Stendhal en 1824 dans Racine et Shakespeare. Hugo, en 1864, reprend le flambeau du romantisme pour rendre à Shakespeare son plus vibrant hommage, fer de lance d’une nouvelle bataille romantique : combat engagé personnellement, depuis l’exil, contre tous les partisans du bon ordre et du bon goût, confortablement installés dans les institutions du Second Empire. «Vivre, c’est être engagé» : tout William Shakespeare développe et justifie cette conviction.