Une heure espagnole

Une heure espagnole

L’Espagne : à la fois destination et thème de prédilection du romantisme

Dans la première moitié du 19è siècle, les récits des voyageurs font rêver, en un temps où les déplacements n’offrent pas les facilités que nous connaissons aujourd’hui. Il faut traverser les Pyrénées, frontière rien moins que symbolique, dont les dangers naturels sont hantés par les contrebandiers, figures qui échauffent l’imaginaire des lecteurs assoiffés de sensations fortes. Après Chateaubriand, c’est Gautier, Nerval, Lamartine ou Mérimée qui « font » le voyage en Espagne, passage obligé, souvent préambule à d’autres excursions plus lointaines et mystérieuses : la péninsule ibérique est pour le microcosme parisien une porte de l’Orient.

De cette couleur locale, on retiendra les figures pittoresques du bandit de grand chemin, du torero, de la bohémienne ou de la manola, souvent mis en scène dans des décors spectaculaires : montagnes escarpées, déserts ocres et aveuglants, Séville la blanche ou Grenade l’orientale. Ces personnages hauts en couleur, vêtus à la mode locale (dans tous les tons de rouge, de brun, de noir et d’or) évoluent dans des clairs-obscurs dignes des tableaux de Goya ou de Manet. Les romans et nouvelles exploitent cette veine passionnelle, jusqu’à la célébrissime et sulfureuse Carmen de Mérimée, tandis que les poèmes de Gautier ou Musset délaissent la violence pour la distance et l’ironie (sans doute plus adaptées à la mentalité parisienne).

L’Espagne imprègne totalement le romantisme : elle habite l’œuvre entière de Victor Hugo, figure tutélaire du mouvement, se met en scène au théâtre et à l’opéra : Hernani, Ruy Blas, Carmen, Don Carlos, La Favorite, le Toréador

Cette tendance est doublée de l’attrait pour les danses populaires ibériques mises à la mode par les compositeurs espagnols de passage à Paris (le guitariste Fernando Sor, le mélodiste Sebastian Yradier). Les spécificités harmoniques, mélodiques, et rythmiques de ce répertoire enfièvrent les imaginations des compositeurs français, qui réinventent l’orchestre et la sonate :  havanaise, pavane, fandango, séguedille, jota et boléro deviennent peu à peu des exercices de style pour des compositeurs qui n’ont pour la plupart jamais mis les pieds en Andalousie…

Mais ce qui aurait pu n’être qu’une mode passagère est devenu un mouvement durable, grâce notamment à la venue à Paris de la famille Garcia, dont l’empreinte sur la vie artistique française aura été profonde. D’abord le père, Manuel, ténor et compositeur, qui apportera, outre son savoir-faire de chanteur rossinien, le répertoire d’opéras et opérettes espagnoles. Le fils, Manuel aussi, auteur d’un célèbre traité de chant et futur directeur du Conservatoire. Et surtout les filles : la légendaire Maria Malibran, « superstar » du bel canto, morte tragiquement au sommet de sa gloire, et sa petite sœur Pauline Viardot, autre monstre sacré, aussi bien chanteuse d’exception que compositrice et pédagogue. C’est autour de Pauline que se rassemblent les artistes de l’époque ;  autrice et dédicataire, muse et pygmalion, elle sera au centre d’un foyer artistique européen resté depuis sans égal. Dans son salon, couru par les figures majeures de l’époque, ses filles chanteront les œuvres de Saint-Saëns, Gounod ou Fauré, perpétuant la trace de cette famille d’exception sur tout le 19è siècle, et bien au-delà.